menu

Vue 896 fois
29 juin 2020

TRIME 2020 - Adresse aux Brutions - Vice-Amiral d'Escadre P. HELLO

Adresse aux Brutions

Je suis particulièrement ému de m’adresser à vous, à la demande du Président de l’ASSOC, l’amiral Jacques Launay, dans ces circonstances particulières où le Triomphe et la fête de Trime doivent s’effacer devant des mesures sanitaires. Le DRH que je suis, en charge de la politique de santé et de sécurité au travail du ministère des armées ne peut que souscrire à ces dispositions qui me privent hélas d’un retour inoubliable, quarante ans exactement après ma dernière fête de Trime comme élève.

Je suis profondément honoré de cette opportunité de m’adresser aux jeunes Brutions mais aussi à mes camarades les plus anciens. Je l’accepte avec plaisir mais humilité, car je ne me considère pas comme le plus digne des Brutions de ma génération pour recevoir une telle marque de considération. Je remercie vivement mes camarades de l’ASSOC pour cette attention.

Je n’ai fait qu’un passage éclair de deux ans au grand Bah’ mais il a profondément marqué la fin de mon adolescence. Lycéen en région parisienne, c’est l’envie de rupture avec une vie que je jugeais trop balisée qui m’a conduit au Prytanée à 17 ans, au désespoir de mes parents qui ne concevaient ma réussite qu’à travers les classes préparatoires parisiennes. Pour rassurer ces derniers j’ai intégré la classe de « Math SUP1 » qui sélectionnait impitoyablement les futurs Taupins préparant « Polytechnique ». J’ai vite pris la mesure de l’exigence requise et je me suis réorienté en deuxième année vers la Flotte Brutionne qui me semblait plus en adéquation avec ma quête d’aventure, de liberté et d’amitiés.

Mes premières expériences m’ont comblé ; après que ma mère m’eut quitté en larmes comme si je partais en campagne drapé dans mon treillis neuf, je montais dans mon dortoir et découvrais mon lit en batterie sur lequel trônaient deux cartouches de cigarettes « Gauloises » généreusement offertes par le Bahut. Peu après deux nouveaux condisciples ex-enfants de troupe m’emmenaient en ville où je savourais avec extase dans un bar ma première cigarette accompagnée d’un cocktail. L’aventure commençait et je découvrais chaque jour un peu plus la force de cohésion et l’imagination des Brutions pour concilier une ambiance studieuse et des grands moments de bonheur collectif. Cette solidarité se manifestait y compris pendant les concours où toute une classe avait la volonté d’intégrer ensemble. Après nos oraux de Navale à Paris je me souviens que nous revenions « briefer » nos camarades sur les épreuves que nous avions eues avant que leur tour ne vienne. Je suis sûr que cela perdure.

J’ai rapidement découvert un autre atout du Prytanée, les classes sociales et les profils les plus divers s’y mêlent depuis plusieurs décennies, la réussite repose principalement sur le talent ou le travail, voire sur les deux. Cette diversité sociale et cette recherche d’excellence sont la marque de fabrique ancienne d’un établissement prestigieux qui tire tous ses élèves vers le haut. Le ministère n’a pas cessé de renforcer cette dimension dans le contexte du plan « Égalité des chances » et de l’ouverture sociale des lycées de la défense à 15% d’élèves boursiers et la création de classes préparatoires à l’enseignement supérieur.

La qualité exceptionnelle du corps professoral et de l’encadrement militaire de l’armée de terre ont développé la réputation du Prytanée. Ces enseignants ont toujours été attachés à leur établissement et ont pour la plupart fait souche localement à La Flèche, je citerai certains affectueusement par leur surnom : « Zote, Globo, Le Chat, Doudou, Quenelle », des professeurs ayant marqué ma génération et à qui je voue une profonde gratitude ; j’ai eu la joie d’en retrouver plusieurs au centenaire de la Flotte Brutionne le 26 mai 2018. Nous avons tous un jour souffert de la Strasse mais reconnu aussi des cadres emblématiques.  Je conserve une admiration particulière pour le major Riou qui m’a accueilli en 1978, un ancien d’Indochine avec un placard de décorations intimidant. Notre major appliquait déjà les préceptes de l’amiral américain William Mac Raven dans son ouvrage « Make your bed : little things that can change your life...and maybe the world » ; il appliquait ces théories dans nos dortoirs avec conviction de l’aube au coucher avec une attention rugueuse et maternelle à la fois. La combinaison de ces atouts académiques et éducatifs avec la culture de notre valeureuse armée de terre façonne depuis toujours un Brution, rustique et endurant, autonome mais attentif aux autres, empathique mais déterminé. C’est un label prometteur pour tout élève, il confère aux Brutions une identité très forte. J’ai toujours été étonné de découvrir outremer et à l’étranger le dynamisme local des associations de Ñass qui rivalisent avec celles des Corses et des Bretons. J’ai la chance et la fierté d’appartenir à ces trois cultures, je n’ai donc jamais été dépaysé.

Le Prytanée est un établissement à part dans l’écosystème des lycées de défense où il apporte un supplément d’âme du fond de son histoire et de celles de prestigieux Brutions. Pour ma part, j’ai essayé de puiser dans ce riche terreau pour me construire dans les épreuves comme la réussite et surtout m’efforcer de rester ancré dans le concret. Ma carrière de marin m’a permis d’entretenir mes amitiés brutionnes en interarmées du fait d’un parcours opérationnel dans le groupe aéronaval et au sein des forces amphibies, ainsi que nombreux séjours outremer, cela a beaucoup contribué à la confiance mutuelle et l’efficacité des missions.

Après vingt ans à la mer, sept ans de commandement à la mer et l’immense bonheur de commander mon école, l’École navale, j’ai eu la surprise de me voir désigné à la direction des ressources humaines du ministère des armées dont je suis le directeur depuis 2018. Je supervise la réalisation des politiques RH, des dispositions réglementaires militaires, la mise en œuvre des dispositifs de rémunération, de soutien social, de reconversion professionnelle. Il s’agit aussi de piloter 270 000 effectifs, 20 Mds € de masse salariale, 32 familles et 150 filières professionnelles. Dès mon arrivée, ma direction (4 000 militaires et civils en métropole et outremer) a dû s’atteler à la crise Louvois, puis adapter pour le CEMA la condition militaire aux conséquences de la lutte contre le terrorisme en novembre 2015 et 2016, préparer un plan famille pour la ministre en 2017, stabiliser les effectifs malgré la reprise économique en 2018, défendre le statut militaire dans le contexte de la réforme des retraites en 2019.

Depuis mars 2020 nous affrontons une crise quasi-totale des ressources humaines consécutivement à l’état d’urgence sanitaire.  En effet le confinement a mis en forte tension des tâches qui ne peuvent s’interrompre. Les soldes doivent être payées malgré des installations névralgiques dans la région du nord-est, la continuité de la paie civile et des retraites a nécessité de renforcer le personnel pour limiter l’impact du ralentissement d’autres ministères. Les dispositifs de soutien social, d’écoute psychologique et de garde d’enfants ont dû être intensifiés, le lien avec des personnels confinés sans activité ni moyens de télétravail doit être établi continûment de même que les échanges avec les partenaires sociaux très attentifs aux conditions de travail.  Il faut aussi préserver l’impact de la crise sur les flux mensuels de recrutements (le besoin est de 27 000 militaires et civils par an), adapter les concours et les jurys, élaborer les règles sanitaires ministérielles avec le service de santé des armées et les règles de sécurité au travail, préparer les conditions de reprise d’activité et les expliquer. Enfin, comme dans toute la société, l’enjeu désormais est de réactiver les centres de formation, les écoles et notamment les lycées de défense suivant des protocoles sanitaires très stricts. Nous avons également dû prendre pour les lycées de défense des dispositions particulières de simplification des inscriptions, de remboursements des frais et de modalités d’examens.

Comme vous le constatez, nos parcours militaires se prêtent aisément à une variété de fonctions et d’expériences quelquefois inattendues, mais je suis convaincu que le Prytanée est fondateur dans la construction initiale d’une vie professionnelle civile ou militaire, parce qu’il nous prépare à l’imprévu en nous donnant très jeunes un corpus de valeurs, de règles de vie mais surtout une conscience élevée de la dimension humaine de toutes nos actions, de l’importance prépondérante de la solidarité et du souci des autres dans la construction des décisions.

Dans ce contexte de crise et de doute sur la capacité de notre pays à rester uni dans l’adversité, je voudrais remercier les cadres, les enseignants et les élèves qui ont su endurer cette crise et s’y adapter pour en limiter les conséquences. À travers le Prix d’Honneur que je félicite chaleureuse c’est vous tous, que j’associe aux lauriers de cet élève qui symbolise votre réussite et celle du Prytanée.

Je veux enfin terminer en m’adressant directement aux jeunes du Petit et du Grand Bah’. Nous avons besoin de votre enthousiasme, de vos talents, de votre regard neuf. Quand j’étais à votre place, je regardais la génération qui est aujourd’hui la mienne en me disant que c’était une autre époque, qu’ils avaient vécu des évènements incroyables depuis la fin de la seconde guerre mondiale, que cela pourrait être différent pour nous avec les espoirs de dividendes de la paix et la fin de la guerre froide. Les faits depuis 40 ans n’ont cessé de dissiper ces interrogations. Vous pouvez embrasser le métier des armes sans aucune appréhension, vous serez incités à progresser et vous tirerez des satisfactions intenses de la claire compréhension du sens de ce que vous ferez. Dans l’exercice du commandement vous aurez l’honneur de devoir vous exposer en premier dans la résolution de crises. Vous aurez aussi à assumer en premier et avec dignité les conséquences de vos décisions. Vous découvrirez la jubilation intérieure que procurent des regards confiants qui se tournent vers vous pour recueillir votre ordre et, après l’action, le sentiment de plénitude que procure le devoir accompli ; paradoxalement ce sentiment perdurera quand il vous faudra assumer en conscience des erreurs ou des difficultés en préservant vos subordonnés qui vous le rendront au centuple.

C’est toute la noblesse de notre singularité militaire qui doit nous conduire à privilégier la réussite de la mission et la sécurité de nos hommes par rapport aux risques personnels que nous prenons.

C’est ce qui explique que nos armées demeurent l’un des ciments parmi les plus robustes de notre nation. Et tout commence ici au Prytanée, comme dans les autres lycées de la défense. Derrière votre uniforme identique pour tous, seules nous importent vos qualités personnelles humaines et professionnelles ainsi que votre volonté de les mettre collectivement au service de la France.

 

Philippe HELLO

6893 C

2 Commentaires

Arnaud JULIEN-LAFERRIERE (Sixième, 1978)
Il y a 8 jours
Merci Amiral, j aurais bien aimé vous écouter au fondus à trim
6999C, TVFB an LXIX et CF (r) energ soum
Alain COLDEFY (Seconde, 1960)
Il y a 7 jours
BRAVO ZULU Philippe

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire. Connectez-vous.

Autres Actualités